Les retraites : après moi, le déluge

Les retraites : après moi, le déluge

Si vous y prêtez attention, vous remarquerez que chaque président de la République a à cœur de laisser une trace dans l'histoire. Vous savez, ces quelques mots qui accompagnent leur état civil dans le dictionnaire. Je ne leur jette pas la pierre vu que c'est un besoin humain : l'héritage, ce qui reste au-delà de chacun. Je me suis récemment demandé ce qu'il subsisterait du quinquennat actuel ? Sans jouer à l'anti-macron primaire, je dois admettre qu'immédiatement je pense à la crise des gilets jaunes. Pas très flatteur … C'est pourquoi je soupçonne Emmanuel MACRON de vouloir purifier son héritage en se posant comme celui qui a réussi LA réforme systémique des retraites. C'est ce dont je parle dans ce billet.

La réforme systémique des retraites

Je m'en souviens comme si c'était hier, en septembre 2017, Emmanuel MACRON nomme Jean-Paul DELEVOYE, haut-commissaire à la réforme des retraites. Et lui demande de piloter une large consultation puis de formuler des propositions pour transformer le système de retraite actuel en un système plus juste, plus équilibré et plus pérenne. L'idée d'Emmanuel MACRON est alors d'équilibrer durablement le régime des retraites qui à intervalles réguliers passe dans le rouge.

C'est parce que je m'en souvenais bien, que j'ai été surpris le 28 août dernier, d'entendre le même Emmanuel MACRON, au détour d'une interview post-G7 à Biarritz, sembler se désolidariser d'une des propositions phares du rapport qu'il avait lui-même commandé : l'âge d'équilibre à 64 ans. Pourquoi ce revirement ? Quelle mouche a bien pu piquer le président ? Avant de répondre à cette question, je pense judicieux de rappeler d'où on démarre et où Jean-Paul DELEVOYE souhaitait nous emmener.

Les propositions de DELEVOYE

J'aime bien démarrer par quelques chiffres. J'ai le sentiment que cela permet de mieux saisir les enjeux financiers derrière ce dont on parle. Le régime actuel des retraites c'est financièrement :

  • Un coût annuel de 325 milliards d'euros
  • Ce coût représente 13,8% du PIB du pays
  • Le déficit associé est estimé à 10 milliards en 2025

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'on peut difficilement se qualifier de nation ou de société si l'on ne se préoccupe pas du sort des plus anciens. En effet, chaque individu est censé manger et nourrir les siens avec le produit de son labeur, mais que se passe-t-il quand il n'en a plus la capacité physique ou mentale ? C'est pourquoi depuis que les hommes se regroupent en peuples, une solidarité a toujours été de mise pour accompagner les aînés vers leurs fins de vies respectives.

Le système de retraite tel que nous le connaissons aujourd'hui a été mis en place progressivement depuis 1945. Il existe des centaines de régimes de base et des milliers de régimes complémentaires. Oui, oui, vous avez bien lu. Mais ils peuvent dans l'ensemble se répartir en 3 catégories :

  • Les régimes des employés du privé
  • Les régimes des indépendants
  • Les régimes des fonctionnaires et les régimes spéciaux

Ces régimes fonctionnent pour l'essentiel sur le principe dit de répartition et de solidarité intergénérationnelle et non sur le principe dit de capitalisation. Dit autrement, un actif ne met pas de l'argent de côté pour sa propre retraite. Au contraire, un pourcentage de son salaire brut est prélevé chaque mois et versé sous la forme de pension mensuelle aux aînés. Ensuite, dès que cet actif devient retraité, il obtient la faculté de percevoir, lui aussi, les versements des actifs à ce moment-là.

Le rapport DELEVOYE est un long document, assez détaillé que je vais essayer de résumer ainsi :

  • On reste sur un mécanisme dit par répartition et avec solidarité intergénérationnelle ;
  • Il unifie tous les régimes de retraite et en particulier il annule les 42 régimes spéciaux ;
  • Il instaure un âge dit d'équilibre (ou pivot) à ne pas confondre avec l'âge légal de départ à la retraite : 62 ans ni l'âge de départ à taux plein automatique : 67 ans ;
  • Malgré un âge d'équilibre fixé à 64 ans, chaque actif conserve la faculté de solder sa retraite à 62 ans. Toutefois, il faut que l'actif, ait cotisé, un nombre d'annuités suffisant. Mais quoi qu'il en soit, du fait de la décote, cet actif ne touche l'intégralité de sa pension qu'à partir de son 64e anniversaire ;
  • Cet âge d'équilibre est dynamique et il évolue, au même rythme que l'espérance de vie ;
  • Il établit un système de cotisation par points. Selon ce système, chaque mois, un pourcentage du salaire brut de chaque actif est prélevé. Ce montant permet à l'actif d'acheter des points de retraite. Tout au long de sa vie professionnelle, chaque actif accumule donc des points. Au moment du départ à la retraite, chaque actif liquide les points accumulés et les transforme en une pension mensuelle à vie. La valeur du point de retraite à l'achat comme à la liquidation varie en fonction de l'équilibre des caisses de l'assurance retraite au moment de la conversion ;
  • Enfin, le système proposé par le rapport ne s'applique qu'aux annuités restant à cotiser. Dits autrement, seuls les entrants sont assujettis intégralement à ce principe. Les autres, j'imagine, vous comme moi, nous aurons des pensions hybrides.

Tout ça pour ça ?

Oui, tout ça pour ça ? Est la question que je me suis posée en entendant Emmanuel MACRON préférer l'allongement de la durée de cotisation à l'âge d'équilibre. Surtout que ce choix repousse l'équilibre financier des caisses des retraites. Comprenons-nous bien, sur ce point, je n'ai pas de religion. Les 2 approches me semblent équivalentes. Attention, je n’ai pas dit qu'elles étaient identiques, j'ai dit équivalentes. Je pense qu'elles sont équivalentes, car elles partent du même postulat : comme nous vivons plus longtemps alors nous devrions rester actifs plus longtemps. Non, ce qui me dérange c'est qu'on ait dépensé "un pognon de dingue" pour cette commission pendant 1 an et demi et que finalement nous revenions aux solutions habituelles pour répondre au défi de l'allongement de la durée de vie. Regardons dans le rétroviseur. Pour inciter les futurs retraités à travailler jusqu'à 64 ans afin de gagner plus à la retraite, il y a toujours eu 3 méthodes :

  • Méthode 1 : On décide de manière péremptoire que le nouvel âge légal de départ à la retraite est 64 ans. En général, ça se termine en grèves dures et suivies puis l'exécutif recule ;
  • Méthode 2 : On laisse l'âge légal à 62 ans, mais on met en place une décote suffisamment dissuasive pour ceux qui prendraient leurs retraites avant 64 ans. C'est ce que préconisait Jean-Paul DELEVOYE ;
  • Méthode 3 : On allonge la durée de cotisation, et l'on ajuste cette durée de sorte que la majorité des assujettis cotisent mécaniquement jusqu'à 64 ans pour toucher leurs retraites à taux plein. C'est la méthode qui a été le plus souvent utilisée. En particulier par François FILLON en 2003 et par Marisol TOURAINE en 2014.

Donc oui, tout ça pour ça ? Quelle mouche a bien pu piquer Emmanuel MACRON ? Je ne suis pas dans son esprit, mais je vais quand même me risquer à quelques conjectures :

  • Premièrement, "il n'y a que les cons qui ne changent pas d'avis" et Emmanuel MACRON n'est pas un con. Je pense qu'il a bien senti que malgré la relative quiétude politique de cet été 2019, les braises restent chaudes sous la marmite sociale. Les gilets jaunes sont passés par là et les syndicats de salariés sont unanimement contre l'âge d'équilibre à 64 ans. Y compris le syndicat réformiste qu'est la CFDT. Dans ce contexte, le bon sens commande d'apaiser la rentrée sociale en donnant des gages d'ouverture. Et au passage, l'exécutif fait un pas en direction de la CFDT qui est son allié objectif sur cette réforme ;
  • Deuxièmement, Emmanuel MACRON a tranché. Il avait le choix entre être celui qui réalise LA réforme systémique des retraites et le nième qui équilibre ses comptes, un jour. Vu le potentiel de lignes de chaque choix dans le dictionnaire, je comprends aisément qu'il ait préféré le premier choix ;
  • Troisièmement, depuis la fin du grand débat en juin 2019, le gouvernement a entamé officiellement l'acte II du quinquennat. Cet acte II se caractérise en partie par une meilleure écoute des syndicats et moins de verticalité dans la prise de décision. À en croire les sondages récents, la différence n'était pas flagrante pour les Français. Avec cette décision, Emmanuel MACRON est déjà un peu plus crédible.

À titre personnel et n'en déplaise aux syndicats des salariés, je pense qu'on se trompe de débat. Je pense que si les objectifs sont réellement l'équilibre budgétaire et la pérennité alors il faut jouer sur les 2 leviers : âge d'équilibre (rapport DELEVOYE) et durée de cotisation (Marisol TOURAINE en 2014). Je pense également qu'Emmanuel MACRON se trompe s'il pense avoir acheté la paix sociale avec cette pirouette. La réalité c'est que les sujets durs sont devant lui : la fusion de tous les régimes, l'harmonisation des âges de départ à la retraite sans décote, l'harmonisation des pourcentages de cotisation, l'évolution de la valeur du point de retraite, etc. Ça, c'est réellement de la nitroglycérine sociale. Et c'est donc à manier avec beaucoup de précautions.

Les perdants et les gagnants du choix d'E. MACRON

En privilégiant la durée de cotisation au détriment de l'âge d'équilibre, Emmanuel MACRON fait des heureux et des malheureux. Les perdants sont ceux qui ne peuvent plus bénéficier de la protection qu'assurait l'âge d'équilibre :

  • Les cadres : En général, ils commencent à cotiser plus tard que les autres du fait des études supérieures. Comme ils devront cotiser 43 ans à partir de 2035 (loi TOURAINE de 2014), leur âge de départ à taux plein sera généralement de 66 voire de 67 ans au lieu des 64 ans que fixe l'âge d'équilibre ;
  • Les carrières hachées : À cause de leurs périodes de temps partiels voire d'inactivité, il leur faut plus de 43 ans pour obtenir les 43 annuités de cotisation requis. Conséquence, ces actifs-là seront souvent contraints de travailler au-delà de 64 ans.

À l'inverse, ceux que l'âge d'équilibre obligeait à cotiser plus longtemps que 43 ans sont les grands gagnants de ce choix :

  • Ceux qui ont commencé à travailler très tôt : Là c'est limpide, même en ayant commencé à travailler à 18 ans, ils ont la faculté de partir à la retraite dès 61 ans. Et symétriquement, ceux qui ont commencé à cotiser encore plus tôt, partiront encore plus tôt.

Un conseil ?

Non pas 1, mais bien 2 conseils à l'exécutif ! En toute modestie et gratuitement bien-sûr car ce n'est que mon avis :

  • Donner du temps au temps, ou appliquer cette expression que nous devons à Louis XV "après moi, le déluge". Comme je l'indique plus haut, la réforme d'Emmanuel MACRON ne s'appliquera à 100% qu'à ceux qui démarreront leurs vies actives après sa mise en application. Cela implique donc que pour les actifs actuels, elle s'appliquera à 75% de leur pension pour ceux qui ont déjà cotisé au moins 10 ans, à 50% pour ceux qui ont déjà cotisé 20 ans et à 25% pour ceux qui ont déjà cotisé 30 ans. Ainsi pour limiter le nombre grévistes, il suffirait de mécontenter le moins d'actifs possibles. Comment ? En décalant suffisamment la mise en application de la loi. Par exemple en s'assurant que pour plus de 50% des actifs actuels – ce sont ceux qui peuvent faire grève aujourd'hui – seuls 25% de leur pension soient concernés par cette loi au moment de sa mise en application.
  • Intensifier la retraite progressive, ça existe déjà et surtout le principe est assez alléchant pour chacun. Concrètement, chaque actif a la faculté de réduire sa quotité de travail à 60%, 50%, 40% voire 30%. Tout cela avec l'accord de son employeur et en contrepartie il est payé, par son employeur, au prorata de sa quotité de travail effective. Toutefois pour maintenir les revenus du retraité progressif, l'assurance retraite lui verse, mensuellement, le salaire restant. En quoi est-ce alléchant ? OK prenons l'exemple d'un retraité progressif qui décide de travailler l'automne puis l'hiver pour ensuite parcourir la planète durant le printemps et l'été. Dans cette configuration, il touche donc 50% de son salaire par son employeur et l'autre moitié par l'assurance retraite. C'est intéressant pour le retraité progressif, car il touche 50% de salaire + 50% de retraite ce qui est toujours mieux que 100% de sa retraite. C'est rentable pour le système de retraite par répartition car n'oublions pas que ce retraité progressif aurait pu réclamer 100% de sa retraite or là il n'en réclame que 50%.

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